Le moment est venu de « se remettre au travail » selon François Tatti qui tire les enseignements de la crise. Le président du Syvadec considère que les conditions sont réunies pour gagner la bataille du tri sélectif. Interview de François Tatti recueille par Hélène Romani pour Corse matin du 21 août 2015

Que pensez-vous de la crise de Prunelli-Di-Fiumorbu ?
Je ne veux en retenir que les aspects positifs. C’est un coup de semonce bénéfique qui a mis tout le monde devant ses responsabilités. De plus, nous avons réussi à éviter la rupture du service public ; je vous laisse imaginer ce qui se serait passé si nous avions connu une crise à la napolitaine avec les déchets dans les rues de nos villes et de nos villages. Le dialogue et l’intelligence collective ont prévalu et j’en remercie l’ensemble des protagonistes et en particulier les élus et les citoyens des territoires de Prunelli et Viggianello.

Ce n’est pas une remise en cause de la politique menée jusqu’ici ?
Pas du tout. Toutes les politiques en matière de gestion des déchets, y compris dans les régions très avancées, débutent par la base, c’est à dire par la création des infrastructures d’aval permettant de traiter les déchets résiduels et fermer les décharges sauvages. C’est le travail accompli avec succès par le syvadec depuis 2007. Rappelons que tous les sites illégaux et dangereux de notre territoire ont été fermés, et nous avons construit des infrastructures pérennes pour accueillir, transporter, trier et traiter nos déchets. Le SYVADEC a créé 2 pôles environnementaux aux normes ISO 14 001, 10 quais de transfert de déchets et de regroupement du tri et 15 recycleries, soit 27 activités réparties sur 22 sites dans toute la Corse.  Ensuite,  pour trier, il faut disposer des filières de valorisation et de recyclage. Dans ce domaine, Notre action a permis la création de 13 filières de recyclage, alors qu’il n’en existait que 5 en 2007. Toutes les infrastructures et les filières sont désormais en place pour pouvoir traiter et valoriser au mieux nos déchets. C’est un travail considérable qui a permis à la Corse de rattraper 15 ans de retard.

Qu’est ce qui a pêché alors ?
Ce qui a manqué c’est le même dynamisme pour la mise en place de la collecte sélective. Chaque commune devait dans le même temps développer le tri sélectif : certaines l’ont bien amorcé, d’autres pas du tout. Même si la Corse a plus que triplé le tri en 6 ans, nous sommes restés globalement trop timides avec un taux moyen de tri des ménages de 7 %. Heureusement que les nombreuses recycleries récupèrent quelques 13 % de plus ce qui donne un total de 20 % de tri et de valorisation en moyenne.

Pourquoi le tri est-il nécessaire dans la gestion des déchets ? Ne pourrait-on pas imaginer de continuer à stocker la quasi-totalité ?
Sans le tri sélectif c’est la politique d’ensemble qui ne peut pas fonctionner durablement.
D’abord stocker coûte très cher, car les installations de stockage des déchets respectent des normes environnementales très strictes qui nécessitent des investissements lourds, cela n’a plus rien à voir avec les anciennes décharges.
Au niveau environnemental, recycler permet de réutiliser les matériaux et d’épargner des ressources naturelles et de l’énergie, c’est indispensable pour que notre économie devienne de plus en plus circulaire et créatrice d’emplois locaux.
En fait, on ne devrait stocker que la fraction des déchets que l’on ne sait pas recycler. Or, quand on stocke longtemps la quasi-totalité des déchets comme c’est le cas chez nous, on finit par avoir des problèmes de capacité d’accueil.

Ce qui s’est passé était donc prévisible ?
Il fallait bien que ça arrive un jour ! Cette crise fait suite à l’annulation du projet de Tallone 2 mais ce n’est jamais que le 5ème projet de centre de stockage avorté en quelques années après Ajaccio, Cervione, Bonifacio, Albitreccia… La différence c’est que désormais nous sommes au pied du mur : sans Tallone 2 et une politique de tri ambitieuse, nous aurons une rupture de service public dès 2016 !

Si la situation est si délicate, comment pouvez-vous dire que cette crise est bénéfique ?
Chacun est devant ses responsabilités. Le coup de semonce concerne tout le monde, de la plus haute autorité à chaque citoyen en passant par chaque mairie.
Le fait nouveau, c’est la prise de conscience des élus, et des citoyens des territoires qui accueillent les centres de stockage. Ils ont accepté de continuer à accueillir les déchets mais ils demandent 2 choses : que les territoires producteurs fassent des efforts tangibles pour les réduire, notamment les déchets fermentescibles, mais aussi que tous les élus soutiennent les projets de traitement et notamment Tallone 2.

Considérez-vous que la Corse peut devenir un territoire responsable ?
Si je ne le croyais pas je ne me serais pas engagé dans la gestion de ce dossier dont chacun mesure désormais la difficulté. Je considère à ce stade que les conditions sont réunies pour réussir collectivement ; en tout cas, chacun sait désormais ce qu’il a à faire.

Il manque pourtant beaucoup de signatures aux protocoles de Viggianello et Prunelli di fiumorbu ?
Effectivement, par négligence ou peut être par réticence, certains élus n’ont pas encore signé les protocoles. Je les engage à le faire au plus vite pour éviter de nouvelles déconvenues.

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Quels sont les engagements pris ?
En premier lieu il y a eu l’engagement très fort des élus du Syvadec : réduire les déchets stockés de moitié à l’horizon 2020. Dans la foulée nous avons candidaté à l’appel à projet « Zéro gaspillage, zéro déchet», lancé par le ministère de l’environnement. Ce n’est pas une mince affaire quand on sait le travail que cela suppose.
Grâce à cet engagement, et avec le concours des deux préfets, de Paul Giacobbi et d’une majorité d’élus régionaux, nous avons convaincu Segolène Royal, la ministre de l’environnement, d’adapter le code de l’urbanisme pour permettre la réalisation des équipements de traitement des déchets dans les communes littorales. Quand on sait l’attachement qu’elle porte à la loi littorale, on peut saluer son courage politique et sa volonté de nous aider. Cela a donné un signal très positif aux élus du Fiumorbu qui veulent que l’on sécurise la réalisation de Tallone 2.

Amender la loi littorale ne sera pas une petite affaire…
N’en faisons pas tout un plat, il faut ramener les choses à leur juste proportion et ne pas duper les gens. Ce que nous demandons avec les DOM-TOM c’est une modification mineure comme il y en a déjà eu beaucoup sans pénaliser l’environnement. La loi littorale a déjà été adaptée pour permettre la réalisation d’éoliennes, de stations d’épuration, de bâtiments agricoles ; il est normal qu’on corrige un oubli et que l’on permette aussi la réalisation d’équipements de traitement des déchets. Et puis pour revenir à Tallone 2 il faut quand même savoir qu’il est situé à 4 km de la mer ! Enfin, plus généralement, qui peut prétendre qu’en construisant un centre de stockage de déchets on ouvre un terrain à la spéculation immobilière ?

Comment comptez-vous vous y prendre pour tenir les engagements ?
D’abord, je tiens à préciser que cet engagement concerne principalement les mairies et les intercommunalités en charge de la collecte des déchets. Le Syvadec va aider en créant les outils et les filières qui manquent, notamment pour traiter les déchets fermentescibles. Il va aussi accompagner les communes en les conseillant et en communiquant pour optimiser le tri sélectif.

Quels sont les objectifs chiffrés ?
Réduire de moitié les déchets enfouis, et valoriser 58 % de nos déchets en 2020, contre 20 % aujourd’hui.

Que va-t-il se passer dans chaque commune ?
Tous les territoires devront s’engager résolument dans le tri sélectif, et réorganiser de fond en comble les modes de collecte pour que trier soit aussi facile, tout en respectant les spécificités de chaque territoire. On ne trie pas de la même façon dans les zones rurales, dans les centres villes et dans les zones très touristiques.

Concrètement pour les citoyens qu’est ce qui va changer ?
Concrètement chaque citoyen aura des consignes claires pour trier tous les déchets recyclables. Dans les zones rurales et pavillonnaires c’est la collecte en porte à porte qui sera privilégiée. C’est-à-dire qu’au lieu de présenter leur « poubelle » les habitants devront présenter chaque jour à la collecte le déchet prévu et seulement celui-là. On leur distribuera un calendrier qui leur rappellera les consignes. Par exemple :le lundi on dépose les emballages, le mardi le verre, le mercredi  les fermentescible, le jeudi la « poubelle » des déchets résiduels,… Dans les zones plus denses la collecte sera adaptée mais respectera le même principe du tri maximal.

Pourquoi réussirions aujourd’hui ce qui n’a pas fonctionné ?
Ne peut fonctionner que ce qui à réellement commencé. A partir du moment où il existe un engagement collectif et une mobilisation générale des partenaires concernés par ce sujet, il n’y a aucune raison de ne pas réussir. Nous n’avons pas un chromosome différend que je sache ! Cela fonctionne partout où les collectivités l’ont mis en place, en Alsace, en Toscane mais aussi en Sardaigne et en Espagne !
Cependant, je mesure en tant que président de la CAB, les efforts que nous aurons à faire. Quand je vois la faiblesse du tri, le niveau d’incivisme, je sais qu’il faudra déployer des trésors de pédagogie et d’engagement pour y parvenir.

Y a t-il un consensus réel pour développer le tri ?
Il y a encore quelques réticences mais elles me paraissent plus liées à un manque de confiance en nous qu’à un rejet du procédé. Globalement tout le monde est d’accord pour franchir le cap. Reste à fournir aux collectivités les moyens d’y parvenir, y compris en termes d’études adaptés aux spécificités des territoires.

Reste la polémique sur le TMB (tri mécano biologique)
En Corse les actuels détracteurs du TMB en étaient les promoteurs jusqu’à une époque récente : comprenne qui pourra !
Aujourd’hui ils prétendent qu’en créant une unité de TMB on bloque le tri sélectif. C’est faux ! Là aussi, il ne faut pas tromper les gens.  D’ailleurs le meilleur exemple c’est la Sardaigne où malgré des incinérateurs et des unités de TMB, ils trient à plus 50% et stockent moins de 10% des déchets.
Les techniques de TMB de nouvelle génération ont évolué, et un tri mécanique avant l’enfouissement est complémentaire au tri en amont ; il ne s’y oppose pas.

En résumé, le temps est venu de se retrousser les manches…
Il faut arrêter avec ces polémiques stériles qui nous éloignent des vrais sujets : le tri sélectif. Et pour réussir cette révolution nous avons besoin de tout le monde, même des associations de protection de l’environnement.